Les Français sont-ils plus seuls aujourd’hui qu’il y a dix ans? Si les chiffres de l’isolement semblent rester stables dans la durée, le sentiment de solitude change de visage et touche toutes les catégories sociales.

La réalité étudiée par l’Insee  et consacrée à l’isolement des personnes a quelque chose de glaçant, tant le critère semble sévère. Sont «isolés», au regard de cette étude, les individus de plus de 16 ans qui disent n’être en contact avec un ami ou un membre de leur famille qu’une fois par mois, au mieux -téléphone et messagerie instantanée inclus. Cet isolement relationnel extrême concerne pourtant 3% des Français. Plus grave, ils sont 10% à ne rencontrer un membre de leur entourage ou de leur famille «au plus une fois par mois».

Proportions stables

Cette étude réalisée auprès de 21.000 personnes en 2015 ne paraît que cette semaine, mais présente l’avantage d’avoir déjà été conduite à deux reprises, en 2011 et 2006, des bornes de comparaison pour étudier la manière dont l’isolement a évolué au cours des deux décennies écoulées. Conclusion: la proportion des personnes isolées dans la société française est stable, et tendrait même à décroître à certains égards. Les rencontres avec la famille se maintiennent (70% disent voir des membres de leur famille au moins une fois par mois), et celles avec l’entourage progressent légèrement (75% en 2015, contre 72% en 2006). Boostés par les réseaux sociaux, les smartphones et la téléphonie mobile, les «contacts distants» progressent nettement depuis 2006.

Les causes de l’isolement, quant à elles, restent les mêmes, et le profil des Français les plus touchés évolue peu: peu diplômés, souvent inactifs ou retraités, disposant de revenus modestes, avec une nette surreprésentation des hommes, surtout lorsque l’isolement concerne plus particulièrement les relations familiales.

Stéphane Legleye, coauteur de l’enquête : «Il y a en France une culture de la sociabilisation, nous restons attachés aux rencontres, nous prenons soin de nous rencontrer les uns les autres.»

De là à conclure que nous sommes moins isolés aujourd’hui qu’il y a dix ans? «C’est certainement le cas», avance Stéphane Legleye, statisticien et coauteur de l’enquête, d’après qui les nouvelles technologies ont ouvert de nouvelles possibilités d’interactions. «Il y a en France une culture de la sociabilisation, nous restons attachés aux rencontres, nous prenons soin de nous rencontrer les uns les autres», poursuit-il. Une étude européenne parue en 2014, qui plaçait les Français dans le haut du panier des nations les moins frappées par l’isolement, avec 12% d’adultes disant rencontrer un proche une fois par mois ou moins, contre une moyenne de 18% pour l’ensemble de l’Europe.

Pas de quoi crier cocorico pour autant. «La hausse des contacts distants ne résorbe pas le sentiment de solitude, et il est probable que les gens privés de ces échanges se sentent plus marginalisés aujourd’hui que par le passé», note Stéphane Legleye. Et c’est là que le bât blesse, car si l’isolement mesure objectivement la fréquence des interactions sociales d’une personne, la solitude est un sentiment purement subjectif, qui ne va pas nécessairement de pair avec l’absence de fréquentations. Une distinction essentielle pour comprendre pourquoi deux tiers des personnes qui disent se sentir seuls «la plupart du temps» ne sont pas des personnes isolées, mais des individus fragilisés, souvent par une perte d’emploi, une rupture amoureuse ou un déménagement.

De fait, si quelque chose a changé en dix ans, ce n’est pas l’isolement, mais la manière dont il est vécu. Et la solitude mord d’autant plus cruellement que les réseaux sociaux permettent à chacun de comparer l’intensité de sa vie sociale. En première ligne face au phénomène, les jeunes ne sont plus les seuls atteints, selon Djeloul Belbachir, délégué général de l’association Astrée, qui vient en aide aux personnes isolées. «Nous assistons à une progression de la solitude dans l’ensemble de la population», déplore-t-il, «notre société de l’individu crée de l’isolement tout en émettant des injonctions à la performance dans l’autonomie. Ceux qui viennent nous voir n’y arrivent tout simplement plus.»

Le Figaro, 5 sept 2019 http://www.lefigaro.fr