PARIS (TICsanté) – Alors que 118 élus ont interpellé le gouvernement dans une tribune publiée le 5 mai par le Journal du dimanche (JDD) sur les déserts médicaux et ont déploré le déploiement poussif de la télémédecine, Ghislaine Alajouanine, présidente du Haut conseil français de la télésanté et de l’Académie francophone de télémédecine et e-santé a appelé à un « Plan Marshall » pour la télémédecine avec la création d’une « force d’intervention et d’appui à la télésanté dans les territoires ».

TICsanté.com: Le 2 mai lors d’une audition au Sénat, vous avez dénoncé une mise en œuvre « complexe et lourde » de l’avenant n°6 relatif à la télémédecine. Pour quelles raisons? Quelles mesures pourraient être prises pour simplifier les choses pour les médecins comme pour les patients?

Ghislaine Alajouanine (photo): Sur le sujet de la télémédecine, je demande au ministère un arrêt sur image, il faut passer à une phase de « concrétude ». Sur le terrain, la mise en œuvre de la télémédecine est complexe et lourde parce que l’avenant n°6 contient encore trop d’exceptions, la réglementation est trop restrictive. Par exemple, on ne peut pas faire de la télémédecine dans une camionnette équipée qui passerait de ferme en ferme pour soigner leurs habitants, c’est interdit par l’article R.4127-74 du code de la santé publique qui qualifie cela de « médecine foraine ».

Comme je l’expliquais devant le Parlement, pour que la télémédecine soit efficiente, il faudrait lever ces exceptions et pour l’exemple de la médecine foraine, réécrire l’article R.4127-74 du code de la santé publique qui n’est plus adapté. Pour certaines spécialités, comme l’ophtalmologie par exemple, il faudrait autoriser les ophtalmologues à installer un rétinographe dans une camionnette et passer voir les patients âgés qui ont besoin de faire un fond d’œil et qui vivent dans des zones sous-denses. Les déserts médicaux sont souvent des déserts de patients et des déserts économiques, il faut tenir compte de tout cela.

Justement, pour pallier le déploiement « poussif » de la télémédecine, vous appelez à un « Plan Marshall », quelle forme pourrait-il prendre? Comment pourrait-on le financer?

G.A.: J’appelle à la mobilisation générale, il faut décréter que chaque citoyen, partout sur le territoire, même dans les zones sous-denses, doit pouvoir obtenir une réponse médicale en moins de 20 minutes. Ce « Plan Marshall » pourrait prendre la forme d’une « force d’intervention et d’appui à la télésanté dans les territoires » pilotée par une organisation transversale interministérielle placée sous la houlette du Président de la République et du Premier ministre, avec un conseil de surveillance parlementaire.

Cette sorte de « GIGN » de la télésanté pourrait faire remonter les problèmes liés à l’accès aux soins dans les territoires au gouvernement, qui pourra alors y répondre en tenant compte des spécificités de chaque territoire et intervenir urgemment. Pour le financer, il y a déjà une piste: supprimer ce « tour de France de l’e-santé », prévu dans la feuille de route pour le numérique en santé présentée par la ministre des solidarités et de la santé, Agnès Buzyn, le 25 avril dernier.

Qui ne sait pas encore ce qu’est l’e-santé? Est-il vraiment pertinent de mettre de l’argent public dans ce type d’initiative? Les patients n’attendent pas un « tour de France de l’e-santé », ce financement serait plus utile pour favoriser l’accès aux soins dans les territoires.

Plusieurs élus locaux ont signé le 5 mai une tribune dans le JDD pour presser le gouvernement d’agir sur les déserts médicaux. Quel peut être le rôle des collectivités locales et de leurs élus dans le déploiement de la télémédecine?

G.A.: Les élus locaux assurent une mission de maillage territorial qui est la clé pour déployer la télémédecine. L’égalité dans l’accès aux soins est une grande cause nationale et toutes les collectivités locales sont concernées, elles doivent mener cette mission à bien et répondre aux besoins des citoyens qu’elles représentent.

Par exemple, un député a forcément des « zones en danger », des déserts médicaux, sur le territoire de sa circonscription: c’est à lui d’aller voir les maires de ces zones et d’échanger avec eux sur les besoins des citoyens. Il pourrait ensuite faire remonter les inquiétudes de ces habitants au niveau national et faire intervenir notre force spéciale d’appui à la télésanté. La France a d’excellents professionnels de santé, elle sait faire de la télémédecine, ce qui manque c’est le bon sens général.

Vous êtes présidente de l’Académie francophone de télémédecine et e-santé. Comment s’est mise en place cette structure? Sur quoi travaille-t-elle et comment peut-elle contribuer à faire bouger les choses?

G.A.: Nous avons lancé cette académie en décembre 2018, nous sommes allés chercher les précurseurs sur la question de la télémédecine et aujourd’hui nous travaillons sur plusieurs projets. Le Pr Philippe Arbeille travaille notamment sur un projet de télé-échographie pour la Nasa, pour rendre cela applicable depuis la station spatiale internationale (ISS). Nous travaillons également étroitement avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

En septembre, nous procéderons aux pré-sélections pour la remise du premier grand prix de la télémédecine, prévue le 28 novembre. Le jury est inédit puisqu’il sera constitué du Président de l’Académie Nationale de Médecine, le Pr Emmanuel-Alain Cabanis, et des membres du bureau de l’Académie francophone de télémédecine et e-santé. Les projets sélectionnés devront répondre à l’exigence de « concrétude », c’est-à-dire qu’ils doivent être applicables sur le terrain et être exportables.

Par ailleurs, nous récompenserons un prix « coup de cœur ». Il sera, lui, remis lors du 12e congrès de la Société française de télémédecine (SFTéléméd) qui se tiendront les 3 et 4 décembre. De façon générale, notre but est de banaliser la télémédecine par tous les moyens possibles.

Wassinia Zirar Wassinia.Zirar@apmnews.com